Generic placeholder image

Accueil > NEWS > Conférence : Dysfonctionnements des institutions soignantes

Conférence : Dysfonctionnements des institutions soignantes

Dysfonctionnements des institutions soignantes…
Exigences institutionnelles, problématiques de reconnaissance, humiliations

. Dr Michel Delbrouck

Conférence donnée lors de la journée d’étude annuelle de la Société Balint Belge en novembre 2019

Un certain nombre d’institutions dispensatrices de soins sont actuellement traversées par une crise profonde où s’entrechoquent des mutations externes et des bouleversements internes chez les soignants, ceci dans une simultanéité qui produit une forme de collapsus de l’institution soignante dans sa globalité.
La perversion institutionnelle entraine des désarrois extrêmes, tant parmi nos patients que parmi nos soignants. Les structures de soins deviennent surdimensionnées et abandonnent la taille humaine. Elles sont gérées par du personnel administratif comme de grandes entreprises, avec des objectifs de rentabilité maximale. Les institutions étatiques contraignent de plus en plus les soignants et les soignés. Nos patients sont troublés, perturbés. Didier Anzieu nous rappelle que « c’est toujours le dernier maillon de la chaine (le client de l’institution : élève, malade, assisté …) qui supporte les conséquences du dysfonctionnement d’une équipe institutionnelle ou du dispositif organisationnel ».

Nous allons nous demander comment ces changements de la postmodernité altèrent la relation soignant-soigné mais ont également un impact sur les deux protagonistes de la relation de soins. Pour ce faire, nous définirons l’institution, son rôle, ses fonctions. Nous verrons comment l’institution peut protéger le soignant et le patient et comment elle peut le détruire et l’épuiser. Quelles sont les facteurs de fragilisation des institutions, les indicateurs de la souffrance psychique institutionnelle et enfin nous esquisserons des pistes de résolution à trois niveaux.

1- L’institution

  • 1.1 Définition

Une institution est une structure d’origine coutumière ou légale, faite d’un ensemble de règles tournées vers une fin, qui participe à l’organisation de la société ou de l’État. Elle peut désigner : une personne, une organisation ou une autorité qui sert de référence. En sociologie, une institution désigne une structure sociale ou un système de relations sociales, dotée d’une certaine stabilité dans le temps. Une institution représente aussi un mode de régulation de situations qui tendent à se reproduire (le mariage, l’école, le chômage, etc.).
Depuis l’après-guerre, nous constatons l’apparition d’institutions de grande taille liées aux fonctions étatiques (santé publique, justice, etc.) ainsi que de multiples autres structures comme :

 Ministères de la Santé, INAMI, Sécurité sociale, KCE (centre fédéral d’expertise des soins de santé)
 Institutions hospitalières et consortiums hospitaliers
 Universités, Hautes Ecoles
 Ordre des médecins, corporations de soignants
 Maisons médicales, maisons de santé
 Associations de médecins, syndicats, Sociétés scientifiques
 Groupe représentatif de soignants
 Société occidentale au sens large,
 Institutions européennes, l’OMS, etc.
 Entreprises publiques ou privées

Ces institutions existent pour nous protéger, donner du sens à notre action, il faut un verbe ici notre place dans la société d’un point de vue personnel et professionnel.

  • 1.2 Rôles et fonctions de l’institution

Nous abordons dans cet article la place psychique de ces institutions dans l’espace mental de l’individu comme soignant et/ou comme patient. René Kaes et d’autres auteurs comme Christophe Dejours , ont tenté d’analyser ces institutions sous un regard plus analytique. Pour que ces institutions fonctionnent correctement, elles nécessitent des garants métapsychiques.
La psyché individuelle et groupale s’étaye sur le cadre institutionnel si celui-ci est défini correctement au niveau des rôles, des statuts et des tâches spécifiques. En ce cas, la structure groupale de l’institution se compose de contentions, de liens, de transformations et de transmissions des informations. Son appareillage psychique institutionnel, garant de l’identité individuelle, est rendu possible grâce à une communauté de renoncements , à des alliances inconscientes et à des pactes dénégatifs . Le concept de communauté de renoncement signifie que nous nous mettons tous d’accord pour renoncer collégialement à détruire les principes fondamentaux qui règlent l’institution, la société et notamment à ne pas nécessairement fustiger ses fondateurs (tuer le père en termes psychanalytiques) mais à améliorer et remettre sainement en question les allégations fondatrices de l’institutions (les lois, les règles, les chartes, etc.). Par alliances inconscientes, nous signifions un accord sur les principes fondamentaux qui par ailleurs sont pour la plupart inconscientes. Quant aux pactes dénégatifs, il s’agit de démarches conscientes ou inconscientes visant à faire irruption au niveau conscient des parts agressives, destructrices pour lesquelles, tous se mettent d’accord d’y renoncer.

La direction institutionnelle, et à l’origine ses fondateurs, assurent des fonctions d’identification, de liaison de rôle social qui donnent cohésion et cohérence à l’ensemble institutionnel.

  • 1.2.1 Garants métapsychiques des institutions

L’encadrement de la vie psychique de chaque individu appartenant à l’institution est basé sur :
 L’appartenance communautaire
 Des croyances partagées entrainant des certitudes
 Des alliances fondées sur des interdits fondamentaux
 Des références identificatoires

Les garants métapsychiques sont, pour René Kaës , des « cadres silencieux sur lesquels repose la vie psychique ». La formation et le fonctionnement de la psyché du patient et du soignant prennent appui sur ces garants et nous allons voir que ces éléments fondamentaux pour la structure des individus et de la société sont régulièrement bafoués de manière macro sociétale et micro sociétale.
Nous retrouvons ces types de contrat narcissiques groupaux dans le Serment d’Hippocrate, les codes de déontologie des soignants, les Chartes des Institutions, etc. Le fondement de ces contrats narcissiques révèle des investissements d’autoconservation de la structure institutionnelle et des contrats de filiations transgénérationnelles. Chacun des soignants bénéficie au même titre que l’ensemble de la structure de ce contrat narcissique originaire ou de base.

Fig. 1 – Fonctionnement sain d’une institution de soins
Point de vue psychanalytique

  • 1.2.2 Le contrat narcissique de l’institution et son pacte dénégatif

Pour nous aider à comprendre à un niveau plus profond ce qui se passe lorsque nos institutions sont malmenées ou malades, nous allons approfondir les apports de René Kaës. Il nous parle du contrat narcissique de l’institution et de son corollaire, le pacte dénégatif.

Le contrat narcissique du groupe institutionnel est un contrat mythique qui fait de chaque sujet qui vient au monde le porteur d’une mission : assurer la continuité du groupe et répéter le discours mythique fondateur de l’institution.

Le pacte dénégatif se réfère au négatif du groupe. Défensif, il implique des renoncements et repose sur le refoulement de désirs inavouables de destruction, de façon à préserver l’idéal de la psyché des fondateurs de l’institution et à organiser durablement la vie de l’institution. L’objet de ce refoulement est donc de maintenir en dehors du champ de la conscience le désir inconscient de meurtre à l’égard de la ou des personnes fondatrices.

Fig. 2 – Dysfonctionnement d’une institution de soins
Point de vue psychanalytique

Les attaques de cadre, les non-respects des règles, les manquements aux codes constituent autant d’indices du pacte dénégatif émergeant ainsi de l’inconscient de quelques individus avec le risque d’extension au groupe. L’actualité belge nous en donne illustration à travers la montée de l’extrême droite. L’effraction des règles d’interdits du racisme est ainsi ramenée au conscient et soi-disant permise. Les garants métapsychiques sont dépassés.

En médecine, si nous ne sommes pas vigilants, les principes hippocratiques, les chartes de l’OMS et autres seront bafoués. En effet, du côté des soignants, l’échec, nous espérons partiel, de ce refoulement, doit nous interroger sur la place que tiennent – ou ne tiennent pas – les professionnels d’aujourd’hui dans ce pacte narcissique originaire, gardien de la bonne pratique médicale.

Rappelons que ces valeurs ou pactes narcissiques se retrouvent à plusieurs niveaux de fonctionnement à l’image de poupées russes : OMS, Ministère de la Santé, INAMI, Conseils de l’Ordre, Universités, Fédérations inter-hospitalières, groupements de généralistes, etc.

Fig. 3 – Transmission transgénérationnelle consciente et inconsciente
du pacte narcissique institutionnel

Par contre, dès lors qu’il y a dysfonctionnement, perversion, rupture de cadre de la part de l’institution, ces mêmes professionnels sont en droit de ne plus suivre les consignes de l’institution dysfonctionnante.
Nous avons rencontré au cours de notre carrière divers agissements destructeurs qui ébranlent au plus profond d’eux-mêmes nos soignants et nos patients.

Et cela au niveau de trois espaces psychiques qui vont s’articuler entre eux :
 Celui de chaque sujet au sein de chaque institution ou sous-ensemble de l’institution
 Celui des liens des sujets entre eux et avec l’institution
 Celui de l’institution en tant qu’ensemble d’une institution plus large.

  • 1.2.3 La rémunération narcissique de l’institution

A un niveau plus élevé, on pourrait imaginer qu’au-delà de l’enveloppe psychique de chaque individu, son appartenance à l’institution le protège et lui donne sécurité et sens en constituant une enveloppe psychique groupale.
La rémunération narcissique apparaît du fait d’appartenir à une association, une institution, un ordre, une société de pairs. Elle apporte la reconnaissance sociale ainsi que la dette qu’elle engendre. Notre autorité sapientiale et notre autorité morale, toutes deux attribuées par la société sont basées sur cette rémunération narcissique. De nos jours, elle est souvent battue en brèche. Nous verrons comment plus loin. Par ailleurs, certaines personnes ne veulent pas payer et ne s’engagent que partiellement dans le pacte, la charte, ce qui entraîne d’autres écueils.
Pour qu’une institution soignante fonctionne de manière efficace, il est nécessaire qu’il existe une bienveillance aux trois niveaux : patient, soignant, institution. Dans ce cas de figure, une réflexion philosophique et éthique concernant la fonction soignante de l’institution est présente à chaque échelon. Les outils de communication, de transmission de construction de liens, de contention, de responsabilités étagées, de solidarité et de respect mutuel permettent cohérence et cohésion de l’ensemble. Les souffrances physique et psychique du patient sont écoutées et prises en compte. Un espace d’élaboration psychique de la relation soignant-soigné est prévu par l’entremise d’intervisions, de supervisions. Les soignants refusent la violence dès qu’elle est constatée et des rétro feedback sont rapportés aux instances supérieures de l’institution.

  • 1.3 La crise

Par contre, en cas de dysfonctionnement ou de crise institutionnelle, il en va tout autrement et nous constatons une perte d’identité et de reconnaissance aux trois niveaux. La crise atteint donc le cadre institutionnel dans ses fondements imaginaires et symboliques, mettant en danger la transmission du pacte narcissique institutionnel.

Fig. 4 - Schéma d’une institution fonctionnant avec fluidité
aux trois niveaux

« La crise est l’une des faces essentielles du négatif de toute fondation, individuelle ou sociale, elle est donc objet de crainte autant que destin ». Elle se doit d’être remarquée, observée et traitée car elle permet ou non la pérennité de l’institution.

  • 1.3.1 La crise institutionnelle et son corollaire, la crise identitaire

Lors d’une crise institutionnelle, les membres de l’institution éprouvent une double souffrance, relationnelle et identitaire. L’image que l’institution avait d’elle-même est perdue, les membres ne retrouvent plus les liens qui les unissaient. Ces liens semblent défaits. Les repères identificatoires professionnels dans l’institution semblent avoir disparu. L’enveloppe psychique groupale est dissoute.

Les processus identificatoires étant ébranlés, on remarque une fragilisation des liens qui s’étaient établis entre intériorité psychique et signifiants imaginaires de l’institution.

Mais consécutivement, l’enveloppe psychique individuelle du soignant peut être également ébranlée mettant en évidence une perte de sens, une altération de la personne au niveau de la hiérarchie de ses valeurs fondamentales. Cette crise identitaire perturbe profondément les soignants qui peuvent être ébranlés dans leur structure psychique et présenter une symptomatologie de syndrome d’épuisement professionnel ou de dépression profonde d’épuisement. Certains soignants peuvent même présenter un effondrement narcissique majeur notamment lorsque dans le passé leurs structures psychiques sont limites ou en cas de psycho-traumatismes antérieurs ou archaïques.

  • 1.3.2 Facteurs de fragilisation de la cohérence interne et du fonctionnement des institutions de soins

Les institutions de soins ont une position paradoxale. En effet, elles se situent dans une zone de transition entre la pathologie et l’ordre social. Leur fonction est d’accueillir et de gérer l’exclusion sociale. Ces institutions gèrent des problématiques sociales dans un espace d’accueil et ce en un lieu de métabolisation de l’exclu, du désavoué, de l’impensable, de l’innommable. Cela s’est accentué avec les lois de dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse et de l’euthanasie et celles de l’accueil des migrants.
La maltraitance institutionnelle se présente quand une institution de services échoue dans l’exercice de ses fonctions spécifiques et provoque un mal-être de ses usagers. Les risques psycho-sociaux ont progressivement remplacé les accidents du travail et maladies professionnelles, dévolus au quart monde, aux populations défavorisées du 19è et 20è siècles, …
Les enjeux narcissiques sont donc mobilisés au sein des institutions. Une série de situations vont fragiliser la cohérence interne et le fonctionnement de ces institutions.
Certaines sont dues à des excès d’investissements ou de désinvestissements de la base et/ou du sommet. Ces situations peuvent déboucher sur une crise mutatoire qui va faire émerger des processus créateurs ou sur des crises chaotiques ou explosives où nous allons retrouver de la contagion psychique, des déchainements passionnels et de destructivité, une perte d’alliances et de communauté de renoncements, des fantasmes mégalomaniaques de toute-puissance.
Des attaques contre les pensées personnelles se démarquant du nouveau discours commun sont alors pointées et déstabilisent profondément les personnes. Il va s’’en suivre des situations professionnelles ou de vie où les personnes sont humiliées. Il y a perte d’identité et perte de sens. Les Moi du soignant et du patient sont fragilisés.
Nous observons parfois une désignation de victimes expiatoires. La ou les personnes désignées sont attaquées ou détruites au profit de l’objet institution pour sauvegarder l’illusoire unité de l’ensemble. Les manifestations psychosomatiques des soignants ou des patients sont souvent les prémisses de ce type de situations où la victime confusée, ne peut plus penser, si ce n’est par et à travers son corps.

Des agirs pervers destructeurs de liens entrainent du fanatisme ou de l’intégrisme institutionnel, avec un net refus de l’altérité dans une position narcissique adhésive de la part de la direction vers la base. L’institution perverse inverse le contenu des règles et de la loi. Il est désormais permis d’agir « hors la loi », hors des principes soutenus par les fondateurs et l’institution perverse s’arrange pour que ses employés de manière adhésive, adhérent aux nouveaux modes de fonctionnement sans remise en question possible mais en les valorisant narcissiquement.
Violence et institution sont indissociablement liées : agirs, empêchements de penser, attaques des liens et de la groupalité, défaite des articulations théorico-cliniques, violences contre l’altérité et l’histoire institutionnelle.

2. Indicateurs de la souffrance psychique institutionnelle

L’institution ne souffre pas,
seules les personnes souffrent de leurs liens à l’institution
.

Lorsqu’il y a souffrance institutionnelle, les personnes présentent des mécanismes de projection massive en se débarrassant des dysfonctionnements et des souffrances sur l’espace interne de l’institution ou sur certaines personnes considérées comme la cause d’une souffrance intolérable. On peut observer des régressions paranoïdes ou des attaques envieuses, c’est-à-dire destructrices, notamment du cadre. Des mécanismes de clivage s’opèrent également en séparant les bons et mauvais objets parfois en cherchant des boucs émissaires.
Tous ces mécanismes entraînent de la confusion, et des perturbations dans les liens intersubjectifs au sein de l’institution.

Fig. 4 - Dysfonctionnement institutionnel avec maltraitances, humiliations, défauts de transmission, carences éthiques

La maltraitance au sein des institutions de soins se manifeste alors aux trois niveaux cités. Du fait des contraintes économiques et sociales, la fonction ou mission soignante de l’institution s’oublie et s’aggrave peu à peu depuis plusieurs années. Le nombre de soignants en souffrance augmente, et notamment plus en institution hospitalière qu’en pratique privée. Le caractère managérial et financier est indubitablement responsable de ces situations. Des pressions politiques puis institutionnelles se répercutent en cascade sur les hôpitaux, les soignants et en bout de course sur les patients.

Ces contraintes financières et de restructurations sont imposées à tous les étages du soin. Nous constatons de plus en plus une absence de réflexion éthique et philosophique sur la qualité de la prise en charge des patients, notamment les plus démunis. Ils risquent d’être moins écoutés, entendus dans leur souffrance physique et psychique par manque de temps. Le manque d’espace d’élaboration psychique de la relation de soin et le cruel manque d’intervision, de supervisions entament profondément les soignants et les patients au niveau de leur sain besoin de reconnaissance, de leur identité de soignant en connexion avec leur système de valeurs personnelles. Avec la perte de sens, le risque de dilution des responsabilités s’accentue.
Ces systèmes pervers entrainent parfois chez certains de nos soignants un silence alors qu’ils sont témoins de ces violences non dénoncées et non contenues par l’espace psychique institutionnel effracté.

Du fait de l’absence d’espace pour penser et que la capacité de penser est mise hors d’usage, nous observons une série de comportements ou de symptômes dans lesquels le psychisme des individus est abîmé. Ceci est dû à la défaillance et à la destruction des processus de contention et/ou de métabolisation des anxiétés primitives que la loi, les codes, les chartes institutionnelles maintiennent, empêchant ainsi les pactes dénégatifs, les peurs ancestrales d’éclatement, d’anéantissement, les angoisses agonistes primitives de l’enfant. En consultation, avec les soignants en stade de burn-out avancés, nous allons constater des régressions massives en cas de pathologie institutionnelle ou familiale, surtout si d’autres traumatismes archaïques ont été ravivés.
Chez ces soignants, paralysie et sidération alternent ou pas avec agitation et activisme ou surinvestissement dans des tâches secondaires. La fonction de pare-excitation permettant la contenance, la continuité et la cohérence interne et externe est perdue. Les membres de l’institution dysfonctionnante peuvent vivre des émotions négatives, de la colère, de l’impuissance, voire de l’effondrement dépressif produit par des sur-sollicitations paradoxales et des accumulations de non-sens.

Parfois même, en cas de chaos désorganisateur important avec des phénomènes de discontinuité et de sévères ruptures de liens institutionnels et personnels, une altération du rapport au réel et à autrui se manifeste dans une sorte d’indifférenciation ou de détachement. Les patients et les soignants pourraient être en contact avec les noyaux psychotiques destructeurs, de toute puissance de l’Ego avec le risque de raviver les leurs.
Si les traumatismes institutionnels sont auto-entretenus par le système, les personnes et les institutions sont maintenues en état de crise ou d’excitation permanente. Cet état de stress chronique est nettement délétère pour la santé des soignants et des patients. Dans ce cas, la carence de l’appareil psychique groupal ne permet la maintenance d’un espace de symbolisation pour accueillir, gérer et transformer ces éléments pulsionnels.
Les cadres hospitaliers, jusque-là silencieux, commencent à devenir bruyants dans la mesure où ils s’effondrent sous les pressions des impératifs de rentabilité économique qui précarisent l’emploi et des mutations culturelles qui imposent l’objectivation, la quantification et le résultat mesurable.

  • 3. Pistes de résolution

Des pistes de résolution pourraient être envisagées à trois niveaux, celui des jeunes soignants, celui des institutions et celui du point de vue psychanalytique.

  • 3.1 Pour les jeunes soignants

Nous devons rapidement mettre en place de la prévention de la souffrance de nos jeunes soignants face aux institutions et face aux responsables de leur formation.
Les pistes de résolution pourraient être envisagées au niveau personnel et micro-collectif. L’information de l’existence des phénomènes de dysfonctionnements évoqués plus haut, serait une première étape de conscientisation ainsi qu’une écoute attentive de leurs plaintes, un espace de contention et de restructuration.
La perception fine de la possibilité que nous puissions posséder en chacun de nous un risque de dysfonctionnement personnel peut aider à envisager que les mêmes dysfonctionnements puissent exister au niveau institutionnel et macro sociétal.

Une des secondes étapes après la conscientisation serait de proposer une espace de réflexion et de recours aux valeurs fondamentales de concertation et de collaboration. Nous percevons déjà ces mouvements à propos du climat. Il y aura aussi à percevoir et dénoncer rapidement, dès leur apparition, les attitudes de toute puissance, d’égo surdimensionné, de doucereuse mégalomanie (la plus dangereuse), le dépistage des institutions malades, perverses et destructrices de l’individu.

Pour les jeunes soignants, il serait indispensable de multiplier les espaces de parole où la capacité à penser est préservée. Les intervisions, les supervisions, les groupes Balint, les retro feedback des situations cliniques, les comités d’éthique représentent des lieux où la protection de l’individu est respectée sous réserve de vigilance face aux éventuels dérapages.

Enfin, replacer un sain équilibre entre verticalité et horizontalité nous parait une piste de résolution optimale où les acquis des générations passées qui ont conservés les valeurs institutionnelles de base et la nouveauté, rencontrent la remise en question et la créativité des jeunes générations et transmettent à leur tour ces valeurs. Il serait opportun d’y associer une volonté, un solide déterminisme et un engagement personnel dans cette lutte.

  • 3.2 Pour les institutions

La pathologie institutionnelle a notamment été perturbée dans son ensemble d’une part par la modification de la société suite à l’après-guerre 40-45. Les meurtres successifs d’un sain patriarcat et d’un sain matriarcat ont ébranlé les structures de la société et entrainé une perte de repères. Une absence de réelle démocratie dans beaucoup de pays, une emprise des gros trusts industriels a remanié le tissu sociétal et de ce fait les plus petites structures et institutions et ce au sein même des familles. Il s’en est suivi des besoins et des exigences matérielles et financières qui ont entrainé des attitudes agressives et des luttes de pouvoir d’une part pour obtenir toujours plus de gains et d’autre part de survie pour résister à ces déficits économiques.
Les institutions sont gérées par du personnel administratif et des managers qui n’ont pas adhérés aux chartes, ni au Serment d’Hippocrate. Une des premières étapes seraient de replacer des médecins et du personnel médical et paramédical aux commandes de ces institutions, d’avoir recours de manière plus concrète aux comités d’éthique et de groupes d’analyse institutionnelle portant un méta-regard sur leur fonctionnement.
Les décisions et les changements sociétaires résident au niveau politique et sont peu du ressort des individus au quotidien. Cependant si la base réfléchit, se concerte et propose des alternatives, in fine nous pourrions espérer de profondes modifications.

  • 3.3 Du point de vue psychanalytique

D. W. WINNICOTT affirmait que la psychanalyse n’était pas le traitement qui convenait pour la tendance antisociale ou psychopathique. Pour ce faire, il y aurait à construire ou plutôt reconstruire un néo-cadre conteneur ou contenant ? et élaborer un système de liens vivants. Didier HOUZEL nous décrit trois modèles du soin pour traiter ces problématiques destructrices.

  • 1. Celui de la décharge
    Ce qui soigne le patient ou le soignant, c’est qu’il puisse décharger par la parole son angoisse, sa tension et le conflit, ce qui a valeur cathartique.
  • 2. Celui du dévoilement
    Le dévoilement du fantasme, du conflit inconscient de ce qui se joue à l’insu du sujet au niveau institutionnel et personnel va aider le patient.
  • 3. Celui de la contenance
  • A valeur de soin, l’expérience selon laquelle la vie émotionnelle troublée, perturbée, douloureuse, trouve un espace où elle puisse être reçue et contenue.
    La fonction contenante est une fonction symbolique. Pour René ROUSILLON , ce qui détoxique l’expérience négative, c’est le processus de symbolisation. Le Moi trop fragile du patient ou du soignant en détresse ne peut contenir le vécu négatif. En effet, l’activité de pensée suppose d’apprivoiser des pensées sauvages. Dénouer le matériel ravageur permet de reconstruire peu à peu une pensée cohérente, pertinente et réaliste. Il s’agira donc d’héberger et de penser les expériences et les pensées s’y afférant, de manière à reconstruire à l’aide du thérapeute l’enveloppe psychique effractée.

Bibliographie

ANZIEU D. et coll., (1987), Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod.
ANZIEU D. et coll., (1997), Le Moi peau, Paris, Dunod.
CASTEL P., (2005), Le médecin, son patient et ses pairs, Une nouvelle approche de la relation thérapeutique, in Revue française de sociologie 2005/3 (Vol. 46), pages 443 à 467.
CICCONE A., (2001), Enveloppe psychique et fonction contenante : modèles et pratiques, dans Cahiers de Psychologie clinique, 2001/2 (n°17), pp. 81-102.
DEJOURS C., GERNET I., (1985), Psychopathologie du travail, Paris Elsevier-Masson.
DEJOURS C., (2008), Travail, usure mentale, Paris, Bayard.
de HENNEZEL M., (2005), Le souci de l’autre, Pocket.
EIGUER A., (2012), Le pervers narcissique et son complice, Paris, Dunod.
HOUZEL D., (2010), Le concept d’enveloppe psychique, Ed. in Press, concept-psy.
ILLICH Y., (1975), Némésis médicale, Seuil.
KAËS R., (1976-2010), L’appareil psychique groupal, Paris, Dunod.
KAËS R., (2007), Un singulier pluriel, la psychanalyse à l’épreuve du groupe, Paris, Dunod.
KAËS R., (2009), Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, PUF.
KAËS R., PINEL J.-P., KERNBERG O., CORREALE A., DIET E., DUEZ B., (2012), Souffrance psychopathologique des liens institutionnels, Paris, Dunod.
RACAMIER P-C., (2012), Les perversions narcissiques, Paris, Payot.
RENAULT E. (2007), Reconnaissance et travail, Dans Travailler 2007/2 (n° 18), pages 119 à 135.
ROUSSILLON R., (1995), Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique, Paris, PUF.
WINNICOTT D.W., (1956), La tendance antisociale, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.